A comme Andrée Antoine ou adolescente en fugue dans les années 1920 (#ChallengeAZ 2019)

Publié le 1 Novembre 2019

 

Cette année, j'ai décidé de participer au ChallengeAZ 2019 organisé par Sophie Boudarel de la Gazette des Ancêtres, aussi généalogiste professionnelle. En quoi cela consiste ? Durant tout le mois de novembre 2019, chaque jour (sauf le dimanche), les participants publieront un article, avec pour fil rouge l'alphabet : le premier jour, le titre se référera à la lettre A, puis à la lettre le B le deuxième jour... et ainsi de suite jusqu'à la lettre Z le dernier jour. Je n'ai malheureusement plus beaucoup de temps libre et il n'a pas été préparé comme il le méritait. J'ai un peu peur de paraître un peu "amateur" ou "facile" dans mes choix.

Toujours est-il que la lettre A concerne une histoire étant arrivée à mon arrière-grand-mère, Andrée Antoine, qui a vécu 90 ans. J'avais 15 ans à son décès et, comme le reste de la famille, je l'aimais beaucoup. C'était notre "mémé Andrée", fumeuse invétérée de gauloise, toujours joyeuse.

Mon arrière-grand-mère en 2003, deux ans avant son décès.

Elle est née parisienne, en 1915, dans le 11e arrondissement, rue de Candie, en plein cœur du faubourg Saint-Antoine. Lorsqu'elle naît, ses parents ne sont pas encore mariés. Germaine Godeau et Pierre Antoine se marient en 1919, quelques jours à peine après la mort de la mère de l'époux, Marthe Goussard (dont j'ai déjà parlé dans ce blog).

Les témoins présents au mariage de Germaine et Pierre en 1919 (archives de Paris).

Germaine est alors femme de chambre au 132, rue Cardinet, là où loge les parents de Pierre. Dès lors, l'enfant qui est née est issue d'une liaison entre une domestique et le fils des patrons. Est-ce l'enfant qui justifie le mariage ? Une pression des familles ? Ou encore la découverte d'une maladie dont souffre Pierre Antoine ?

Germaine GODEAU et Pierre ANTOINE, portrait non daté.

Si je ne suis sûr de rien, car je n'en ai pas de preuve, je sais que Pierre est mort en 1926 à l'hôpital Cochin, connu alors pour traiter les maladies vénériennes. En tout cas, il s'agit d'un décès entourée de zones d'ombres. Pour autant, des objets appartenant à Pierre me sont parvenus, dont son tampon d'assureur et deux livres signés par lui, dont un volume des œuvres de Victor Hugo.  

Acte de décès de Pierre ANTOINE en 1926 à Paris.

Andrée passera ses premières années de vie alors que la France est en guerre. Je ne possède qu'une photographie de sa jeunesse, alors qu'elle se trouve chez son grand-père à Bléneau dans l'Yonne, dans la maison familiale. Ma grand-mère y est même née, mais durant la seconde guerre que connue la France.

Andrée, Germaine et Alexandre GODEAU, non datée, mais années 1920.

Il m'est difficile d'estimer l'enfance qui fut celle d'Andrée. Je sais que Germaine était plutôt stricte, même si elle paraît débordée par sa fille lorsque celle-ci est adolescente, comme nous le verrons.  

Lorsque Pierre, son père, décède en 1926, Andrée à 11 ans. Germaine doit travailler pour subvenir aux besoins de sa fille. Elle est alors employée de commerce. Elle prends alors la décision d'envoyer Andrée dans un pensionnat de jeunes fille à Bouillon : le pensionnat Sainte-Chrétienne.

Au dos de cette carte postale, il y a un mot d'Andrée écrit en juillet 1929. Bonne élève, mais dissipée, parfois même très indisciplinée, elle donnait bien du fil à retordre aux sœurs du pensionnat. Contrairement à aujourd'hui, envoyer son enfant en pensionnat peut-être à la fois le moyen de lui assurer une certaine éducation, mais aussi, comme cela semble être le cas pour mon aïeule, de le canaliser et lui fournir un cadre disciplinaire en dehors de la famille.

Je possède un dossier avec plusieurs documents, dont des lettres. Germaine, en avril, semble demander s'il est possible de garder Andrée pour les vacances. Si je n'ai pas la date de la lettre, la réponse de la supérieure est très illustrative. Comme nous le verrons, je pense qu'Andrée se considérait comme un poids pour sa mère, une sorte de fardeau, et elle aspirait à l'indépendance, considérant sans doute le pensionnat comme une sorte de prison.

Outre le pensionnat, qui a un coût, il semble que Germaine paie à sa fille divers cours facultatifs, sans doute aux fins de l'occuper, car Andrée semble s'ennuyer très rapidement.

Tableau du coût de la pension pour le début de l'année scolaire 1928-1929

Période Prix en anciens francs Prix en euros (Insee)
Août et septembre 1928 500 ~314
1er trimestre 1928 770,15 ~484

Je ne sais pas pour quelle année il s'agit, mais je possède un document qui décrit l'ensemble des paiements effectuées par Germaine. L'année de pension coûtait ainsi 2 100 Francs (soit environ 1 270€), ce qui n'était pas rien en période de crise économique.

Andrée est intelligente, et commence souvent bien l'année scolaire, avec des bonnes résolutions, puis sans doute du fait de l'éloignement, elle s'ennuie et se dissipe. Elle a même obtenue parfois des cartes d'honneur, dont je possède certaines dans mes archives.

Andrée suit ainsi, pour le 2e trimestre de 1928-1929, des cours d'anglais et de sténographie. Je sais que plus tard elle fut jeune fille au pair en Angleterre et elle exerça la profession de sténo-dactylographe. Sa mère paiera 1258 Francs 45 pour ce 2e trimestre, soit 700 Francs pour la pension, plus d'autres dépenses concernant à la fois les cours facultatifs, mais aussi comprenant le matériel. Ainsi, 178 Francs 55 sont consacrés à acheter des livres. Il y a même des dépenses de médecin et de pharmacie.

Andrée semble plutôt douée pour les matières en lien avec la langue française. Je possède quelques-une des bulletins hebdomadaires remplies par la supérieure afin de classer les élèves. Le 24 novembre 1928, par exemple, elle est 2e en orthographe et en arithmétique (sur 11 élèves).

La raison pour laquelle Andrée fut placée en pensionnat, c'est sans doute l'épisode dont je vais vous parler maintenant. En mai 1928, elle est arrêtée pour vagabondage à Brest. Mais que fait donc une petite parisienne de 13 ans aussi loin de chez elle, c'est-à-dire de Paris ?

De cette fugue d'Andrée je possède à la fois les mots qu'elle a laissé à sa mère afin de la rassurer et lui expliquer ses motivations, mais aussi un article de journal qui relate l'évènement, ainsi que les télégrammes reçus par Germaine.

La raison principale est assez floue. Andrée semble vouloir travailler, comme sa mère en son temps.

Ne t'en fais pas pour moi car tu travaillait a 13 ans. Je veux faire de même et t'aider un peu.

Voulant découvrir Brest, dont un cousin marin lui a parlé (que je n'ai pas pu identifier), Andrée emprunte 150 Francs dans le porte-feuille de son père (sans doute de l'argent conservée par sa mère depuis la mort de Pierre). Elle fit le trajet en train, en compagnie de mousses s'en retournant à Brest. Elle visita la ville et se retrouva à l'hôtel. Le lendemain, elle est récupérée par la police et placée en garde à vue. Elle sera renvoyée à Paris quelques jours plus tard, comme elle venue, par le train mais sous la garde de son cousin. 

Je pense que malgré tout, tout cela traduit un mal-être. Germaine semble avoir été très prise par son travail, s'occupant finalement assez peu des loisirs de sa fille. Andrée, peu à l'aise à l'école, désireuse de travailler et de voyager, exprime sans doute en fuguant ce que nous appelons aujourd'hui la crise d'adolescence.

Avoir les factures scolaires permet d'en savoir un peu plus sur la vie quotidienne. Andrée a par exemple cassé un carreau, qui sera facturé à sa mère. En 1930, elle a du aussi réparer ses lunettes.

En juin 1932, alors qu'elle a 17 ans, Andrée fut obligée de rédiger une lettre de démission du pensionnat pour raison d'indiscipline.

Par la suite, Andrée rencontrera Lucien Moreau, de 14 ans son aîné, également parisien, avec qui elle se mariera en 1941.

Dès l'année suivante naîtra Michèle, ma grand-mère, trop tôt disparue en 2012 (âgée de 70 ans). J'ai bien connu mes arrières-grands-mère paternelles, Andrée et Denise, qui étaient très amies. J'ai pourtant peu de photos où je suis avec elles. Toutefois, j'en ai une que j'aime beaucoup alors que je suis tout petit.

  Andrée, 89 ans, et sa fille Michèle, 62 ans, qui fêtent leur anniversaire.

Les images d'illustration de ce challenge sont tirées du site Gallica, d'un abécédaire intitulé "A.B.C. des enfants studieux" (voir ici).

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #côté paternel

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Jean-Marc HIDIER 01/11/2019 10:01

Très émouvant. Quelques similitudes avec mes arrières grands parents paternels. la légende familiale prétend que mon AGP avait épouser la bonne assez rapidement car mon grand-père naissait un mois après.
C'était malheureusement souvent le sort des filles placées !
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