Nicolas Levacher ancien (ca.1719-1780). Laboureur et meunier dans le Pays de Caux.

Publié le 21 Mai 2018

Cet ancêtre est le plus ancien Levacher auquel j'ai réussi à remonter avec certitude. J'ai rédigé cette biographie dans le cadre de mon dossier final pour le DU Généalogie et histoire familiale du Mans (que je n'ai pas encore rendu, donc c'est une exclusivité). Je suis très content de vous la partager, car il s'agit de sa version finale. Si je vous présente cet ancêtre, plutôt qu'un autre, c'est qu'il est plus difficile de trouver des informations pour le XVIIIe siècle. De plus, cette biographie est la suite de l'article que j'ai publié sur les origines de la famille Levacher. Je me suis même attaché à cet ancêtre, à force.

De son existence avant son mariage, nous ne savons rien, si ce n’est qu’il est né vers 1719. Il n’apparaît même pas comme témoin dans les registres paroissiaux que nous avons pu consulter. Nous commençons sa biographie avec son mariage. Nous évoquerons ensuite ses enfants, avant de terminer par ses lieux de vie et sa carrière professionnelle.

1. Son mariage

C’est au Bec-aux-Cauchois, aujourd’hui un lieu-dit de Valmont, que Nicolas célèbre son mariage avec Marguerite Acher (1717-1798) le 16 janvier 1741. La famille de Marguerite est originaire de Sorquainville. Nous pouvons remonter avec certitude jusqu’à son arrière-grand-père, Robert Acher (ca.1645-1685).

Arbre d’ascendance de Marguerite Acher. (Source : réalisé d'après les données collectées dans les registres paroissiaux.)

Arbre d’ascendance de Marguerite Acher. (Source : réalisé d'après les données collectées dans les registres paroissiaux.)

Marguerite est l’aînée d’une fratrie d’au moins trois frères et deux sœurs. Le milieu social est celui du petit artisanat (toilier, boulanger). Les descendants d’un des frères, Nicolas Acher (1721-1780), sont restés dans la région havraise et même dans les alentours de Valmont. L’un de ses descendants, René Maximilien, s’est marié à Fécamp en 1887. Son fils René était un employé de la ville. Comme pour les descendants de Marguerite et Nicolas, les Acher sont globalement restés très attachés à leurs racines. Un fait qui n’est pas rare, mais d’autant plus surprenant que les Levacher se sont souvent mariés avec des personnes issues de diverses migrations (belge, alsacienne, bourguignonne, forézienne).

Quoi qu’il en soit, l’acte de mariage ne mentionne pas le décès des parents des époux. Cela peut très bien être une erreur du prêtre. Toutefois, dans la mesure où nous savons avec certitude que les parents de Marguerite sont vivants, pourquoi ceux de Nicolas ne le seraient pas ? C’est en cela qu’il faut prendre quelques précautions avec l’hypothèse vue précédemment (cf. l'article sur les origines familiales des Levacher).

Acte de mariage de Nicolas Levacher et Marguerite Acher au Bec-aux-Cauchois le 16 janvier 1741. (Source : AD76, 3E 00999, BMS 1740–1749, Le Bec-aux-Cauchois)

Acte de mariage de Nicolas Levacher et Marguerite Acher au Bec-aux-Cauchois le 16 janvier 1741. (Source : AD76, 3E 00999, BMS 1740–1749, Le Bec-aux-Cauchois)

Peu après son mariage, Nicolas est mentionné comme témoin lors de l’inhumation d’une Marianne Levacher, âgée de 16 ans, décédée au Bec-aux-Cauchois le 24 septembre 1743. Est-ce sa sœur ? Si c’est le cas, cela signifie que René Levacher et Anne Ferrey sont ses parents. Du coup, Marianne étant née approximativement en 1727, et en considérant que le père de Nicolas, René, est mort en 1721, nous nous trouvons encore une fois face à une contradiction. La généalogie ne peut pas toujours apporter immédiatement des réponses à nos questionnements. C’est ce qui en fait son charme. 

A la suite de leur mariage, Marguerite et Nicolas vont avoir au moins sept enfants, dont deux filles. Il se peut qu’il y en ait d’autres. Une naissance peut survenir dans un village dans lequel Nicolas a travaillé quelques mois et donc nous échapper.

2. Les enfants et les lieux de vie de la famille.

Les enfants sont nés entre 1741 et 1761, soit durant un intervalle de vingt ans. Environ un enfant tous les trente-quatre mois (2 ans et 10 mois). Cet écart moyen entre deux naissances s’appelle l’intervalle intergénésique.

Sur les sept enfants du couple, nous connaissons leur destin à tous. Seul le décès de Marguerite Rose est inconnu, mais nous savons qu’elle s’est mariée à Biville-la-Martel en 1778. Sur les six enfants restants, deux décèdent en bas âge : Françoise Marguerite, qui sera inhumée à Colleville en 1749, âgée de 5 ans, et Jean Louis, inhumé à Biville-la-Martel, âgé de 4 ans. Nicolas et Marguerite perdront encore leur fils Charles Dominique, décédé à Contremoulins en 1778, âgé de 31 ans. En 1795, alors veuve, Marguerite perdra son fils aîné, Nicolas, décédé à Harfleur à l’âge de 53 ans. 53 ans étant un âge tout à fait respectable pour le XVIIIe siècle.

Un autre constat que nous pouvons faire, c’est qu’entre le premier-né et l’avant-dernier, l’écart entre les naissances est assez court. Le dernier, Jean Louis, est sans doute un « accident ». Marguerite a alors bientôt 44 ans. Même si après Jean-Baptiste, en 1754, il y a encore des naissances – que nous ne connaissons pas – 44 ans reste un âge élevé pour une grossesse à l’époque.

Liste des enfants de Nicolas Levacher et Marguerite Acher  (Sources : AD76, données des actes paroissiaux).

Liste des enfants de Nicolas Levacher et Marguerite Acher (Sources : AD76, données des actes paroissiaux).

Grâce aux informations du tableau, nous pouvons déduire les déménagements de la famille. Contrairement à une idée reçue, les individus bougeaient énormément au sein d’une zone géographique plus ou moins large.

Répartition géographique des lieux de naissance des enfants de Nicolas Levacher et Marguerite Acher. (Source : réalisée d'après les données des registres paroissiaux)

Répartition géographique des lieux de naissance des enfants de Nicolas Levacher et Marguerite Acher. (Source : réalisée d'après les données des registres paroissiaux)

Sur la carte, nous pouvons observer que les déplacements se situent le long des deux axes fluviaux que sont la Valmont et la Ganzeville. Cela s’explique aisément par le fait que Nicolas a exercé le métier de meunier. Charles Dominique et Marguerite Rose ont des parrains originaires de Fécamp. De nombreux villages alentours dépendent de la riche abbaye. Charles Dominique, le troisième enfant, s’installera plus tard à Contremoulins, village situé entre les deux axes fluviaux. En observant la localisation de certains descendants de Nicolas et Marguerite, nous voyons que les lieux de vie ne font que se décaler légèrement, tout en restant globalement dans une même zone. Un phénomène très courant à l’époque moderne. Mais ici, cet attachement à la région va perdurer dans le temps et pour plusieurs branches différentes de la famille.  

Ce 16 janvier 1741, Nicolas épouse Marguerite Acher dans le village où habitent ses beaux-parents : Louis (49 ans) et Marguerite Blanquet (41 ans le 19 janvier). Il n’est pas rare que le premier-né naisse chez les grands-parents maternels. Cela rassure la mère.  Le 13 novembre 1741, à Valmont, dix mois après leur mariage, Marguerite donne donc naissance à leur premier enfant : Nicolas, surnommé « le jeune ». C’est une pratique courante que de donner à l’aîné le prénom du père.

Si le premier-né est un garçon, il y a une particularité en Normandie, car la coutume lui est très favorable en cas de succession. Bien sûr, il ne peut exclure ses frères de la succession. Dans l’édition de la coutume de 1779, voici ce qu’il est écrit : « Le fils aîné, soit noble ou roturier, est saisi de la succession du père & de la mère après leur décès, pour en faire part à ses puînés, & fait les fruits siens jusqu'à ce que partage soit demandé par ses frères, s'ils sont majeurs lors de la succession échue »[1]. En attendant la succession, l’aîné peut donc bénéficier, par exemple, du revenu produit par des terres. Quant aux filles, la coutume de Normandie leur est très défavorable[2]. En général, elles ont une dot ou dépendent de leur époux, puis de leurs enfants. Ici, à défaut de testaments, et d’inventaires des biens, nous ne pouvons deviner comment les choses se sont passées.

La famille ne reste pas longtemps à Valmont, et nous en retrouvons la trace à Colleville. Dans ce village vont naître deux enfants du couple. D’abord Françoise Marguerite, le 5 décembre 1743, qui décède dès septembre 1749, âgée de 5 ans. Ensuite, Charles Dominique, né le 4 juillet 1748. Il a pour parrain un marchand de Fécamp, Charles Normand. Peut-être à cause du décès de leur fille, mais plus sûrement pour des raisons professionnelles, Nicolas et Marguerite décident de déménager à Ganzeville. Dans cette paroisse, ils auront encore trois enfants, une fille et deux garçons prénommés Jean Baptiste.

Tout d’abord, voyons la fille. Marguerite Rose naît le 28 septembre 1750. Elle aussi a pour parrain un bourgeois de Fécamp, Jean Achilles de Lacourt, habitant paroisse Saint-Nicolas. Sa marraine, Marguerite Gobbé, demeure paroisse Saint-Fromond, toujours à Fécamp. Ce parrain prestigieux renforce l’hypothèse que Nicolas entretient des liens de clientèle avec de riches Fécampois.

Le premier Jean Baptiste, parfois appelé seulement Jean, est né le 16 juillet 1752. Le parrain – un garçon toilier – et la marraine sont cette fois choisis parmi la communauté villageoise. Enfin, le second Jean Baptiste est né le 9 janvier 1754. Pour lui aussi, son parrain – un garçon boucher – et sa marraine sont des habitants du village.

En 1755 et 1756, le curé de Ganzeville note des cas de morts rapide, de gens n’ayant pu recevoir entièrement les derniers sacrements. Le 31 janvier 1755, c’est un domestique de la paroisse, Jacques Devaux, 35 ans, qui meurt sans avoir reçu le viatique du fait de sa maladie. Le 18 octobre de la même année, une certaine Susanne Boivin, âgée de 16 ans, n’a pu recevoir non plus le viatique du fait « des vomissements continuels dans lesquels elle était ».

Peut-être la famille a-t-elle décidé de fuir ce climat d’épidémie ? Nous la retrouvons effectivement à Fécamp, paroisse Saint-Valéry. Rien de surprenant à cela. Nous venons de voir, au travers des parrains et marraines de leurs enfants, que Nicolas et Marguerite sont liés à des familles aisées de Fécamp. C’est dans cette ville que va naître leur dernier enfant connu, Jean Louis, le 10 février 1761. Lui a pour parrain son propre frère, Nicolas, qui sait signer, et pour marraine une femme de Saint-Pierre-en-Port.

 

[1] Coutume de Normandie, édition de 1779, article 237, disponible en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9606857p/f275.item.r=fils%20a%C3%AEn%C3%A9 [consulté le 23 février 2018].

[2] « Fille mariée ne peut rien demander à l'héritage de ses antécesseurs - fors ce que les hoirs mâles lui donneront & octroieront à fon mariage » (article 253). Coutume de Normandie, édition de 1779 par Joubert de Coutances, disponible en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9606857p/f305.item.r=fille%20succession [consulté le 23 février 2018].

Signature de Nicolas Levacher "jeune" sur l’acte de baptême de Jean Louis Levacher à Fécamp, le 11 février 1761. (Source :  AD76, 3E 00999, BMS 1760-1769, Fécamp, paroisse Saint-Valéry)

Signature de Nicolas Levacher "jeune" sur l’acte de baptême de Jean Louis Levacher à Fécamp, le 11 février 1761. (Source : AD76, 3E 00999, BMS 1760-1769, Fécamp, paroisse Saint-Valéry)

Après Fécamp, la famille s’installe à Biville-la-Martel. C’est dans ce village que décède Jean Louis en avril 1765. Il avait 4 ans.

Après la naissance de leurs enfants, Nicolas et Marguerite Acher vont donc les voir grandir et se marier. Ainsi, leur aîné, Nicolas, et Jean Baptiste (celui né en 1754), épouseront deux sœurs Lethuillier, originaire de Criquebeuf-en-Caux. Charles Dominique épousera aussi une fille de Criquebeuf-en-Caux, Marie Anne Honorine Loisel. L’autre Jean Baptiste, né en 1752, épousera Marie Anne Dufour, d’Ourville-en-Caux. Quant à la seule fille de la fratrie à avoir survécu, elle épouse Jean-Baptiste Autin, le fils d’un meunier de Graville, à côté du Havre. Nicolas et Marguerite Acher auront rapidement la joie d’apprendre la naissance de leur petite-fille Marie Marguerite, fille de Nicolas et Marguerite Lethuillier. Ils verront aussi mourir leur fils Charles Dominique en 1778.

De son vivant, Nicolas verra naître 13 de ses petits-enfants. Marguerite, quant à elle, connaîtra les 14. Elle aura peut-être même connaissance de la naissance de son arrière-petit-fils, Benjamin Levacher, petit-fils de Nicolas, survenu en juillet 1797 à Montivilliers.

Nicolas l’ancien décède le 16 novembre 1780, à Biville-la-Martel, âgé d’environ 61 ans. Un âge tout à fait respectable pour ce siècle.

Acte de sépulture de Nicolas Levacher à Biville-la-Martel, le 17 novembre 1780. (Source : AD76, 4E 03085, BMS 1780-1789, Biville-la-Martel)

Acte de sépulture de Nicolas Levacher à Biville-la-Martel, le 17 novembre 1780. (Source : AD76, 4E 03085, BMS 1780-1789, Biville-la-Martel)

Ses trois fils survivants sont présents à l’enterrement car ils ont signé l’acte, preuve sans doute de l’unité régnant au sein de cette famille. Nicolas apparaît souvent comme témoin dans les moments importants de la vie de ses enfants, les poussant peut-être à acquérir une instruction de base afin de s’élever socialement. Son aîné, Nicolas, y a parfaitement réussi. Il est mentionné comme étant marchand et maître meunier sur l’acte de sépulture.

3. Son parcours professionnel.

Grâce aux actes paroissiaux, que ce soit ceux concernant directement Nicolas Levacher, ses enfants, ou quelques-autres, il est possible d’établir son parcours professionnel. Bien sûr, rien d’exceptionnel, et les dates sont approximatives.  Pour résumer au maximum, nous pouvons dire qu’il fut laboureur ou meunier.  Il n’a été qu’une fois journalier.

Le terme de laboureur recouvre de nombreuses situations sociales. L’historien Paul Maneuvrier-Hervieu, dans l’analyse du journal d’un paysan cauchois de la fin du XVIIIe siècle, explique que ce dernier est un représentant d’une « classe moyenne rurale », ni pauvre ni riche, au capital culturel limité, installé dans une pluriactivité rurale de plus en plus marchande qui caractérise alors les campagnes du Pays de Caux[1]. Il n’est donc pas impossible que Nicolas entre dans cette catégorie. Le monde des campagnes avait aussi son lot de domestiques et de petits artisans (tailleurs d’habits, boulangers, etc.).

L’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), décrit le laboureur comme un propriétaire, car il doit pouvoir payer ses journaliers et avancer l’argent pour entretenir le matériel, mais aussi nourrir et soigner les animaux de trait.

 

[1] MANEUVRIER-HERVIEU Paul, « La Révolution française vue et vécue par un villageois du Pays de Caux », dans Histoire & Sociétés Rurales, volume 47, p. 137-180. Url : https://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2017-1-page-137.htm [consulté le 15 mai 2018].

Début de l'article Laboureur dans l'Encyclopédie, 1765, tome IX, p. 148a. (Source : édition en ligne de l'Académie des Sciences. Url : http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v9-607-0/ [consulté le 15 mai 2018])

Début de l'article Laboureur dans l'Encyclopédie, 1765, tome IX, p. 148a. (Source : édition en ligne de l'Académie des Sciences. Url : http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v9-607-0/ [consulté le 15 mai 2018])

Nous avons pu dresser une frise chronologique de la vie professionnelle de Nicolas Levacher.

Chronologie de la vie professionnelle de Nicolas Levacher. Les couleurs ne sont là que pour faire ressortir les différentes professions. La ligne du dessous représente les lieux de vie de Nicolas. (Source : d'après les données recensées dans les registres paroissiaux).

Chronologie de la vie professionnelle de Nicolas Levacher. Les couleurs ne sont là que pour faire ressortir les différentes professions. La ligne du dessous représente les lieux de vie de Nicolas. (Source : d'après les données recensées dans les registres paroissiaux).

Qu’est-ce que cette frise chronologique nous apprend ?

Déjà, nous pouvons observer que, souvent, à une profession correspond un lieu de vie. Nicolas commence son parcours professionnel en janvier 1741, au moment de son mariage. Bien sûr, il a dû débuter l’apprentissage d’un métier bien avant cette date, mais nous ne pouvons l’établir faute de documents. De janvier 1741 à septembre 1749, il a donc été meunier, d’abord à Thérouldeville, puis Valmont et Colleville. Il a très probablement travaillé dans un des moulins à eaux très nombreux le long de La Valmont et de La Ganzeville.

Carte de l'emplacement des moulins importants le long de la Valmont et de la Ganzeville. (Source : réalisée d'après les cartes de Cassini, disponibles sur le Géoportail)

Carte de l'emplacement des moulins importants le long de la Valmont et de la Ganzeville. (Source : réalisée d'après les cartes de Cassini, disponibles sur le Géoportail)

En tout cas, il semble bien avoir connu une sorte de déchéance sociale en septembre 1749, en devenant journalier. Le journalier est un peu comme l’intérimaire d’aujourd’hui. Il était parfois spécialisé dans un domaine. Pour autant, il vivait bien souvent assez pauvrement et était considéré comme appartenant au bas de l’échelle sociale du monde paysan. Par exemple, à Ganzeville, entre le mois de septembre 1750 et février 1761, il est dit « petit laboureur ».

En 1761, nous le retrouvons à Fécamp, paroisse Saint-Valéry. C’est là que naît son fils Jean Louis. Il y est laboureur avec son fils aîné, Nicolas. Pourquoi ce départ pour Fécamp ? Peut-être pour pouvoir donner une éducation à son fils ? En effet, celui-ci savait écrire. Peut-être aussi, face à sa situation précaire, un de ses maîtres lui aura-t-il trouvé une terre à cultiver ? La présence d’un marchand et d’un bourgeois de Fécamp parmi les parrains de ses enfants laisse à penser que Nicolas était l’obligé de riches propriétaires terriens.

Dans le Terrier de Fécamp de 1767, nous trouvons deux mentions d’un Nicolas Levacher. Est-ce un homonyme ? Le père ou le fils ? Nous n’avons pu l’établir. Le 15 avril 1766, ce Nicolas Levacher représente un certain Jean Bérigny dans le cadre de l’achat de 10 perches de jardin. Le même jour, il vend 1 acre et 2 vergers à Jean Bérigny, pour le compte de la femme de celui-ci, dame Maze[1]. Dans le cadre de cette transaction, la somme de 3 deniers sera dû à l’abbaye de Fécamp le jour de Noël.  Nicolas Levacher est-il propriétaire au nom de quelqu’un d’autre ? Nous avons encore de nombreuses interrogations concernant ces ventes. Des questionnements qui n’auront peut-être jamais de réponses. Les propriétaires du terrain vendu peuvent être remontés jusqu’au XVIe siècle, mais sans doute oralement, car il semble y avoir des trous.

 

[1] AMF, GG 23, terrier de 1767, actes 191 et 461.

Liste des propriétaires du terrain vendu à Jean Bérigny (Source : Archives municipales de Fécamp, GG 23, terrier de 1767, actes 191 et 461.).

Liste des propriétaires du terrain vendu à Jean Bérigny (Source : Archives municipales de Fécamp, GG 23, terrier de 1767, actes 191 et 461.).

A partir du mois d’avril 1765, Nicolas l’ancien s’installe à Biville-la-Martel. Dans ce village, il sera d’abord meunier, puis laboureur, avant de redevenir meunier en octobre 1769. Il le restera au moins jusqu’en octobre 1778. Nous ne savons pas quel moulin est concerné. Nicolas n’était certainement pas le propriétaire du lieu. En revanche, son fils, Nicolas le jeune, était marchand et maître-meunier à Contremoulins, puis à Montivilliers, dans les années 1770 et 1780. Un autre fils de Nicolas, Jean Baptiste, a été garde-moulin à Gournay-en-Caux (aujourd’hui Gonfreville-l’Orcher), avant de devenir maître-meunier à Thérouldeville.

4. Un métier spécifique : meunier.

Sous l’Ancien Régime, le meunier est à la fois un artisan et un commerçant. Le terme « meunier » peut toutefois désigner le propriétaire du moulin, mais aussi celui qui moult le grain. Nous trouvons aussi le terme « garçon-meunier », qui peut être garde-moulin ou apprenti-meunier. En général, le propriétaire d’un ou plusieurs moulins est nommé « maître-meunier ». C’est souvent un statut qui intervient tard dans une carrière, sauf si le meunier a hérité de son moulin.

Un « maître-meunier » applique les règles de la police des subsistances. Il doit aussi posséder des connaissances spécifiques. Il doit connaître les céréales, savoir les conserver et éviter les parasites. C’est lui qui choisit, installe et règle les meules. C’est mieux s’il sait lire et compter. Le moulin, comme les meules, doit être entretenu et contrôlé périodiquement, souvent par un ingénieur[1].

A la fin du XVIIIe siècle, le secteur de la meunerie commerciale commence à se développer. En 1800, il y a ainsi 100 000 moulins répartis sur le territoire français[2]. Le broyage du blé connaît aussi une révolution technique. Au lieu de broyer le grain grossièrement et rapidement, le meunier le fait progressivement par des broyages successifs. Ce processus permet d’augmenter la qualité et la quantité de farine produite (entre 10 et 20% de plus). La mouture économique – c’est son nom – est mis en avant par un certain Pierre-Simon Malisset, qui prône la mécanisation (nettoyage, broyage, blutage[3], etc.) et l’automatisation partielle de la meunerie[4].

Cette nouvelle meunerie s’inscrit parfaitement dans les idées libérales du XVIIIe siècle, même si elle suscita des débats. La question du commerce des grains est sensible car au cœur du problème des subsistances. Les meuniers ont été souvent accusés d’affamer la population en faisant gonfler artificiellement les prix. Le pouvoir réagira d’ailleurs plus ou moins efficacement. A la fin du XVIIIe siècle, un meunier devait donc maîtriser l’ensemble du circuit économique en cultivant son blé, en le broyant et en vendant ensuite sa farine.

Impossible de savoir si les Levacher ont intégré ces nouveautés. Cela est probable. Nicolas l’ancien était laboureur et meunier, mais il ne savait pas signer son nom. Son fils, Nicolas le jeune, était à la fois laboureur, meunier et marchand. Sur un acte de 1798, un autre de ses fils, Jean Baptiste, est même explicitement mentionné comme laboureur-meunier à Valmont. Il n’est pas impossible que Nicolas le jeune et Jean Baptiste aient pu avoir connaissance, par les gazettes scientifiques, des nouveautés dans leur domaine. 

Quoi qu’il en soit, au début du XXIe siècle, il reste moins de 500 moulins en activité en France. Ce sont maintenant des entreprises, avec des gros capitaux, qui monopolisent le secteur et tendent à vouloir contrôler l’ensemble de la chaîne de production.

Pour nous faire une idée de ce à quoi ressemblait un moulin à eau du Pays de Caux, nous pouvons nous référer aux cartes postales de fin du XIXe siècle et du début XXe.

 

[1] PROVENCE Myriam, Retracer des généalogies de meuniers et retrouver l’histoire des moulins, Archives & Culture, 2014, p.14-15.

[2] KAPLAN Steven, Raisonner les blés. Essais sur les lumières économiques, Paris, Fayard, 2017, p. 2.

[3] A la sortie de la meule, la farine complète est encore mêlée de tout le reste du grain. Le blutage consiste à séparer la farine par tamisage du son et du rebulet. La plupart des moulins artisanaux sont équipés d’un long tamis rotatif enfermé dans un meuble étanche à la « poussière » de farine, la bluterie. (Source : « Le blutage. Du Grain au Pain », article du 3 mai 2017. Url : http://dugrainaupain.org/spip.php?article6 [consulté le 15 mai 2018]).

[4] Idem., p. 353-354.

Carte postale datée du 18 janvier 1910 du moulin de Colleville. (Source : collection particulière)

Carte postale datée du 18 janvier 1910 du moulin de Colleville. (Source : collection particulière)

L’installation d’un moulin à eau est coûteuse, ainsi que les frais d’entretien, notamment de la roue. Il appartient souvent à de riches propriétaires, rarement à des particuliers. Malgré de longues heures de recherche dans les inventaires des archives départementales de Seine-Maritime, nous ne sommes pas certains de pouvoir retrouver la trace des moulins dans lesquels Nicolas a travaillé.

A Fécamp, ville portuaire, il existait au moins trois moulins au moment de la Révolution. Nicolas l’ancien est venu s’installer dans cette ville, paroisse Saint-Valéry, au moins entre 1754 et 1765. Fécamp exerce alors une réelle influence sur la région grâce à son abbaye.

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #côté paternel, #méthodologie

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Patrick LEVACHER 01/09/2018 13:42

J'ai l'impression que nous avons les mêmes ancêtres du moins ils sont également de Contremoulins

Simon Levacher 01/09/2018 15:24

La piste la plus sérieuse, celle que j'évoque dans mon article sur les origines des Levacher, est de rattacher mon ancêtre à une lignée originaire de Néville, près de Dieppe. Il y a beaucoup de points convergents. Malheureusement, sans doute du fait d'une erreur d'un curé, il m'est impossible de prouver à 100% que Nicolas Le Vacher de Contremoulins (mon ancêtre et peut-être le vôtre du coup) est le même que son homonyme de Néville (même date de naissance estimée). Certains généalogiste sur Geneanet, comme je le mentionne dans l'article, pense qu'il s'agit de la même famille et le rattache sans difficultés. Peut-être du fait de mes études d'Histoire, j'ai plus de mal à franchir le pas quand je ne suis pas sûr.

Patrick LEVACHER 01/09/2018 03:36

Merci, c'est t-rex intéressant.
J'ai quelques informations l'aumônier Dom Clément LEVACHER 15 juin 1479.(H 740)
Jean LEVACHER Doyen de Beaudemont 1564(G850)
Nicolas LEVACHER Huissier Parlement de Rouen 1583
LEVACHER Sieur de Valadou
Pierre-Robert LEVACHER de VAUTETARD 1780 Conseil de Rouen (BHN107)
François LEVACHER 1666 Sergent du Roy Seigneur du fief Vaubert, Vicomté des Andely

Simon Levacher 01/09/2018 03:44

Bonjour,

Merci pour votre commentaire. J'ai effectivement trouvé des Levacher aux AD76, mais il m'est difficile de les rattacher à la branche dont je descends. C'est pourquoi je n'en parle pas. Je pense toutefois qu'il doit y avoir une souche de Levacher quelque part, dont la plupart de ceux du Pays de Caux descendent. Je sais, par exemple, qu'il y en avait en région parisienne, ce que mentionne un livre de Jean-Marc Moriceau, "Les grands fermiers". Descendent-ils de cette souche parisienne ? Certaines lignées ont-elles pu s'enrichir, voir acquérir suffisamment de terre pour leur permettre un anoblissement par l'achat d'une seigneurie ? C'est possible, mais sans preuves je ne peux rien affirmer de sûr.

Cordialement.